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  • 12
    octobre 2022,
    18:30 - 21:00

Problématique

Vers la fin du mois de février 2022, alors qu’on se délestait doucement des mesures sanitaires liées au coronavirus et que, simultanément, se manifestait le déclaré «très contagieux» variant Omicron BA.2, c’est en ce mois de pluies verglaçantes, de temps froid et de fatigue pandémique que… nous avons vu les chars russes envahir l’Ukraine et assisté, abasourdis, à l’agression-destruction des villes et des vies : Kharkiv, Marioupol, Kherson, Kiev, les villes du Donbass. Crimes de guerre. Viols. Déshumanisation. Barbarie. Sale guerre. Absurde et illégitime guerre. Génocide sous nos yeux ahuris.

Fin mars, nous avons écouté au milieu des ruines de Kharkiv un violoncelliste professionnel interpréter une Suite pour violoncelle seul de Bach, puis une jeune pianiste exécuter une Étude de Chopin dans leur salon dévasté en banlieue de Kiev et, encore, les musiciens et chanteurs de l’Opéra d’Odessa qui ont interprété Va pensiero devant la salle d’opéra barricadée…

Va, ma pensée, sur tes ailes d’or

Va, pose-toi sur les pentes, sur les collines

Où embaument, tièdes et tendres

Les douces brises du sol natal!

Salue les rives du Jourdain

Les tours abattues de Sion

Oh ma patrie si belle et perdue!

Ô souvenir si cher et fatal!

Les Ukrainiens puisent dans la mémoire collective, dans leur répertoire national[1], dans la musique européenne, dans la danse et dans la poésie pour personnifier leur pensée libre et leur humaine condition sous les bombardements, les détonations et les menaces d’attaque nucléaire. Alors qu’on entend des bombes éclater non loin de lui, ce chœur héroïque tutoie la pensée, la patrie, le souvenir. L’air célèbre du Nabuccho de Verdi rappelle le psaume 137 du livre des Psaumes chanté par les Hébreux réduits en esclaves après la prise de Jérusalem et exilés à Babylone.

Ces audacieux actes de vie et de résistance au cœur des ruines sont si émouvants. Des actes de courage et non «des parenthèses musicales entre les bombardements» comme disent les réseaux sociaux.

La mémoire collective est un concept difficile à définir. Pour l’historien québécois Jocelyn Létourneau (professeur, Université Laval), elle est un complexe de faits, d’images et d’énoncés relativement organisé et à travers lequel le passé, le présent et le futur sont envisagés, assimilés et conceptualisés. La mémoire collective est en quelque sorte le fonds idéel commun qui se constitue à l’intérieur du processus de construction d’un monde vécu par l’activité communicationnelle. La mémoire fait le pont entre l’héritage reçu et celui qu’on lègue aux descendants. On devrait sans doute parler de mémoires collectives, car elles sont très nombreuses à traverser l’espace interactif et dialogique des collectivités.

Permettez-moi d’illustrer par deux exemples concrets ma compréhension de la mémoire collective telle que spatialisée dans des artefacts ici et là dans le monde.

Premier exemple, local : le moulin à vent de Pointe-Claire (dans l’Ouest de l’Ile de Montréal) fut construit en 1709-1710 sous le régime français par les Sulpiciens afin de moudre le blé. Il a cessé de tourner en 1866. Il est l’un des 18 derniers moulins à vent du Québec, classé «bien archéologique» en 1983. Le lieu où il fut érigé (la Pointe de Pointe-Claire) avec sa vue imprenable sur le lac Saint-Louis est un site patrimonial[2]. Or, ce moulin à vent est à l’abandon, les derniers travaux datant de 1980. Qu’on soit résident ou touriste, il est navrant de voir ce monument du passé laissé en si piteux état dans un si bel endroit. Pourquoi ne lui redonne-t-on pas son apparence d’origine, pourquoi ne pas le stabiliser, restaurer sa maçonnerie, sa calotte, sa guivre, sa porte, sa fenêtre et ses ailes, lui rendre son importance culturelle et architecturale nationale, le classer monument historique voire le commémorer avec une plaque?

Au lieu de se doter de règlements et de politiques pour le financer et en améliorer la valeur, les officiels et bailleurs de fonds auraient-ils lavé notre mémoire dans l’eau de l’oubli ou dans celle du déni de notre passé agricole, francophone et religieux? Ce lieu de ressouvenance en sera-t-il un autre dont on ne parlera bientôt plus[3], réduits à nous satisfaire de son pâle reflet, le logo-moulin de la Ville, exhibé sur tout document municipal officiel, sur son site électronique et sur les écrans cathodiques urbains?

Quelle(s) mémoire(s) collective(s) laisse-t-on ainsi dans l’ombre? Celle des moulins à vent espagnols contre lesquels se bat vainement Don Quichotte, celle du rêve que fait Booz endormi auprès des boisseaux de blé, celle de nos liens fraternels avec les moulins à vent érigés à travers le monde (Espagne, France, Hollande, etc.)? Ce refus d’investir dans la réparation d’un vieux bâtiment inutile et désuet recoupe-t-il notre rapport à la vieillesse humaine, la grande vieillesse des CHSLD décédée dans les conditions indignes que l’on sait pendant la première vague de la pandémie, la grande vieillesse sans nom ni sépulture réduite à une statistique historique?

Deuxième exemple, tiré de l’Empire du Milieu : les veillées aux chandelles sont désormais interdites dans le parc Victoria le 4 juin à Hong Kong. Cette année, les autorités chinoises ont interdit tout rassemblement public en lien avec le trente-troisième anniversaire de la répression de la place Tiananmen à Pékin — anciennement appelée Place de la porte de la Paix céleste. L’expression «mouvement du 4 juin» est taboue, les manuels scolaires l’évoquent brièvement comme «troubles de 1989». D’une année l’autre, l’historiographie chinoise fait disparaître ces événements sombres, ré-écrit une histoire sans passé et sans culture pour les générations futures et pour leurs «ancêtres».

La mémoire de Tiananmen survivra-t-elle malgré le déboulonnage en 2021 par les autorités chinoises du Pilier de la honte, sculpture du danois Jens Galschiot érigée en 1998 sur le campus de l’université de Hong Kong pour rappeler la répression sanglante des révoltes étudiantes de 1989 sur la place Tiananmen par la dictature chinoise? La mémoire de Tiananmen survivra-t-elle malgré la fermeture du musée Tiananmen en 2016? Fera-t-on taire les chansons commémoratives des Pékinois et des Hongkongais? La Place de la porte de la Paix céleste arbore bien son nom, ironiquement.

Membres et amis de l’APPQ, ne perdons pas de vue l’idée du débat : préparons cette soirée en réfléchissant au thème de la mémoire collective (des mémoires collectives). Préparons la discussion avec nos témoignages, vignettes cliniques, interrogations. Élevons-nous dans l’exercice de pensée. Ouvrons l’espace du dicible, un espace d’échanges libre et raisonné. Relions-nous aussi dans le plaisir, nous en avons tant besoin.

Questions

Avez-vous des lieux de mémoire près desquels votre pensée se recueille ou se révolte? Des lieux effacés, détruits, anéantis? Des lieux réhabilités?

Reconnaissez-vous, dans votre travail clinique, des fils conducteurs déterminants dans le processus du souvenir qu’il soit réminiscence, remémoration, oubli, perte de mémoire, trou de mémoire, amnésie, refoulement ou déni?

Y a-t-il des mots, des expressions, des locutions, des formules qui agissent comme embrayeurs de la mémoire collective québécoise? Si je vous suggère quelques mots — la Révolution tranquille, Mégantic, Eugène-Étienne Taché, la loi 101, la conscription, la déportation des Acadiens, la Conquête, Polytechnique, Refus Global, Empress of Ireland, Miguasha, Octobre 70, Idola St-Jean, Guy Lafleur, Félix Leclerc — les souvenirs qui émergent sont-ils inspirants ou nostalgiques?

Il y a l’état du passé, passé simple, passé antérieur, passé composé, imparfaits : quels temps du verbe pour la mémoire collective?

Peut-on articuler le concept d’Inconscient de la pensée freudienne et celui d’inconscient collectif de la pensée jungienne?

Les crises actuelles nous obligent à réfléchir à l’incertitude, qui en est la principale caractéristique. En tant que cliniciens et cliniciennes la formule «attends-toi à l’inattendu» n’est-elle pas inhérente à notre écoute de l’Inconscient? Sommes-nous davantage préparés à composer avec des catastrophes (psychiques, subjectives) voire à les anticiper, à les prévenir, à les contenir?

«Depuis que la mort ne veut plus rien dire au-delà d'elle même, qu'elle n'est plus autre chose qu'un événement (ou un acte) clinique, c'est la question de l'avenir qui s'efface. On pourrait même parler d'une crise de l'avenir.» [4] Puisque la psyché se présente comme un appareil à mémoires [5], trouverons-nous quelque façon d'articuler ensemble le souvenir au devenir?

[1] Prière pour l’Ukraine (2014) : la dernière œuvre du compositeur  et pianiste ukainien Valentyn Silvestrov (né à Kiev en 1937) est devenue un symbole de résistance dans son pays.

[2] Le moulin partage la pointe avec le couvent des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame qui n’est plus occupé depuis 2014. Sur les rues avoisinantes, le charmant village de Pointe-Claire constitue le noyau historique de la Ville.

[3] Dans son bel essai, Marie-Hélène Voyer montre que le patrimoine bâti constitue un marqueur fondamental de notre identité et de notre histoire : L’habitude des ruines. Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec, Lux, 2021.

[4] Mathieu Bélisle, Ce qui meurt en nous, Leméac, 2022, p. 53.

[5] Dès 1900, au chapitre VII de L'Interprétation des rêves, Freud explique le fonctionnement de l'appareil psychique en le représentant comme une sorte de microscope compliqué, d'appareil photographique. Nos perceptions y laissent une trace mnésique. La mémoire est la fonction qui s'y rapporte.

Formule : deux invitées disposeront chacune d'une période de 30 minutes pour nous faire part de leur réflexion. Il y aura ensuite une période de discussion d'une heure environ avec les participants. Si le temps le permet, nous fermerons la soirée par une lecture choisie tirée d'un texte lié au thème.

Invitées :

  • Nathalie Plaat, psychologue clinicienne, enseignante au Séminaire de Sherbrooke, autrice de chroniques au Devoir. Le titre de sa présentation est à venir.
  • Cynthia Girard-Renard, artiste visuelle, poète, professeure agrégée à l’Université Concordia. Le titre de sa présentation est à venir.

La soirée-débat est préparée et animée par Madame Chantal Saint-Jarre, psychothérapeute psychanalytique membre de l'APPQ.

Chantal Saint-Jarre, Ph.D., a pris sa retraite de l’enseignement de la littérature au niveau collégial et de la pratique clinique privée. Outre de nombreux articles publiés en revues (psychanalyse, littérature), elle est l’auteure d’un essai [Du sida. L’anticipation imaginaire de la mort et sa mise en discours. Éditions Denoël, Collection l’Espace analytique, 1994 —Prix littéraire du GG 1994 - catégorie Études et Essais] et de trois études littéraires portant sur des textes d’auteurs du 19e siècle français [Victor Hugo (1999), Émile Zola (2008), Jules Verne (2014) : Éditions Beauchemin / Chenelière éducation]. Membre de l’APPQ depuis 1986, elle participe actuellement à la relance et à l’animation des soirées-débats, la première ayant porté sur le thème du deuil en temps de pandémie (2021-2022). La seconde (2022-2023) portera sur la mémoire collective.

Références bibliographiques [+]

Lieu:  

Adresse:
911 rue Jean-Talon est, local 126, Montréal, Quebec, Canada