Le Président de l’APPQ, Vincent Cardinal, me fait l’honneur d’un mot pour souligner le 35e anniversaire de fondation de l’APPQ. Il me plaît de marquer ce 35e anniversaire de l’APPQ, et j’aimerais faire ce marquage selon les trois acceptions qui suivent.

 

  • Marquer le 35e anniversaire de fondation de l’APPQ, c’est d’abord faire signal d’une existence. C’est signaler que cette association, articulée qu’elle est autour de l’invention freudienne, a traversé 35 ans d’existence depuis sa reconnaissance légale par l’État québécois. Son acte de naissance lui reconnaît un nom, Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec, et lui confère une identité singulière que ses Statuts et Règlements caractérisent : celle d’un regroupement de personnes partageant des vues théoriques et thérapeutiques orientées par la psychanalyse, cherchant à maintenir actif leur processus de formation continue, et inscrivant dans le champ social ce que l’invention freudienne ouvre de perspectives sur le réel. Marquer ce 35e anniversaire de fondation de l’APPQ, c’est donc porter à l’attention de ceux et celles qui, dans la Cité, pourraient en être interpellé.e.s, l’existence de ce regroupement et de son action.

 

  • Marquer le 35e anniversaire de fondation de l’APPQ, c’est aussi souligner qu’au terme d’un long processus, initié, élaboré, porté par trois personnes aux intérêts diversifiés, Jeanne Beaudry, Robert Pelletier et Hubert Van Gijseghem, processus conduisant à un projet de fondation d’une association de psychothérapeutes psychanalytiques, un groupe initial d’un peu plus d’une dizaine d’individus, intéressés ou interpellés par la psychanalyse, concrétisait, en 1985, ce projet.[1] L’APPQ venait alors s’inscrire comme autre moyen de démocratisation et de transmission de la psychanalyse dans le paysage québécois des années 1980.

 

Marquer ce 35e anniversaire c’est donc souligner l’engagement de ces toutes premières personnes du regroupement à mettre la main à la roue pour que des activités de formation (séminaires, groupes de lecture, colloques, publications, etc.) et d’inscription sociale démarrent et s’installent à demeure. Il faut souligner les efforts de toutes celles et de tous ceux qui, successivement au cours de ces 35 années, en tant que membres des divers comités de l’APPQ, dont le comité exécutif, ont fait rouler la mécanique de l’association, ont porté à bout de bras, sans compter leurs longues heures de dévouement et de bénévolat, les aspirations de l’association, soutenu le désir pour que celle-ci vive, voire survive, sans perdre le cap d’origine, contre vents et marées du marché des psychothérapies dorénavant assujetties et asservies aux discours objectivants de l’idéologie scientiste hégémonique, le marché dit des ‘meilleures pratiques’. L’APPQ, comme tous ces autres lieux qui s’orientent par la psychanalyse, sont des lieux qui récupèrent, depuis Freud, ce dont les disciplines objectivantes doivent se débarrasser pour se prétendre scientifiques : les effets de la parole et du langage, pour ne s’en remettre qu’au régime d’un univers chiffrable, mathématisable, et prétendument prévisible par les données probabilistes qu’il génère.

 

  • Marquer le 35e anniversaire de fondation de l’APPQ, c’est enfin laisser une marque pour faire marquage, repère pour offrir repérage, potentiellement re-pairage. Peut-on en effet, doit-on, pourquoi pas, faire remarquer ce qui dans l’appellation même « psychothérapie psychanalytique » semble faire antonymie si ce n’est antinomie, et du coup faire remarquer ce qui pourrait faire résistance à la transmission de la psychanalyse ?

 

La psychanalyse est-elle en effet une psychothérapie ? Non, avance déjà Freud en 1923, si ce n’est de surcroît, pour autant que l’expérience analytique produise des bénéfices annexes de « guérison », de soulagement des symptômes de souffrance. C’est de surcroît donc que l’analyse pourrait être dite psychothérapique, ce n’en est pas le but particulier recherché, précise Freud.

 

Une psychothérapie peut-elle être psychanalytique du seul fait de se référer à la doctrine psychanalytique ? Non si ce n’est de s’inscrire, infléchie par le discours universitaire, sous le qualificatif « psychodynamique », dévoyant ainsi l’expérience analytique en une ‘psycho’-thérapie, une thérapie (soigner en vue de guérir) de l’objet ‘psy’ articulée autour d’une théorie structurée, cohérente et incomplète, une thérapie de l’objet ‘psy’ vu sous le filtre des concepts psychanalytiques et des règles géométriques les mettant en relation. Concepts et règles récupérés par le discours universitaire qui chercheraient leur application dans les ‘cas’ cliniques rencontrés par le clinicien psychodynamicien, le plaçant ainsi en position de celui sachant ce qu’il en est du Bien de l’autre et de la façon d’y arriver : lever les résistances, mettre au jour le conflit intra-psychique infantile afin d’y trouver une issue programmatique qui permette davantage de capacité « à restaurer ou à établir des liens vivants avec sa propre singularité et avec celles des autres » (www.//appq.com/qu-est-ce-que-la-psychotherapie/).

 

C’est incidemment en s’appuyant sur ce dévoiement de l’expérience analytique par le discours universitaire, ramenant de force dans le giron des savoirs institutionnalisés ce que l’expérience analytique ne peut mettre au jour qu’au Un par Un, que l’Ordre des psychologues du Québec a décrété, par une loi, que la psychanalyse, ainsi pervertie en programme de soin, est une psychothérapie, les analystes des psychothérapeutes soumis aux règles administratives et déontologiques régissant la ‘psychothérapie d’État’ telle que définie lors de l’adoption du projet de Loi 21. C’est en s’étant placé sous cette étiquette ‘psycho’-thérapie que l’APPQ a pu, me semble-t-il, trouver grâce auprès de l’OPQ. Les conditions d’admission à l’association devenues avec le temps de plus en plus exigeantes - mais restrictives à la transmission - et les offres de formation bien opérationnalisées par des objectifs comportementaux quantifiables ne pouvaient que satisfaire les exigences de la ‘bonne-et-due-forme-pour-tous’ imposées par l’Ordre, celles du ‘bon uniforme’.

 

La question de l’antonymie inscrite dans le nom APPQ, laquelle relève foncièrement d’une tension épistémique définissant le champ ontologique créé par la méthode analytique et le savoir homologique qui en découle, est présente dès les tout débuts de la fondation de l’APPQ. Cette question avait été soulevée lors d’une assemblée générale spéciale et avait fait l’objet du premier colloque de l’APPQ sous le thème de « psychothérapie psychanalytique-psychanalyse ». L’APPQ traîne-t-elle cette problématique épistémique comme stigmate de naissance : est-elle lieu d’enseignement offrant des services à la carte pour répondre aux goûts de l’heure et aux demandes de formation des cliniciens, ou est-elle lieu de mise au travail analytique (Safouan, 1983)?

 

Quelques-uns, dont je suis, ont voulu lors de cette assemblée spéciale modifier le cap de départ pris par l’APPQ pour en faire une Association Pour la Psychanalyse au Québec, qui aurait eu pour but de mettre au travail dans le collectif toute personne[2] intéressée par la psychanalyse, son objet, sa méthode, son régime épistémique si singulier ne relevant ni de la science, ni de la philosophie, ni de la religion ou de l’art, mais d’une expérience sous transfert, dans la foulée de celles que proposaient déjà les grandes pratiques antiques du souci de soi (Foucault, 2001). La majorité présente à cette assemblée a préféré maintenir l’orientation de départ, celle d’une association de psychothérapeutes orientés par le savoir construit de la doctrine psychanalytique, maintenant ainsi les conditions d’un service à la carte consommé dans une certaine passivité, favorisant davantage un travail sur la psychanalyse sous la direction d’un maître supposé savoir venu d’ailleurs, qu’un travail analytique nourri du flux associatif collectif.

 

Apporter un soulagement à la souffrance du patient en le libérant des entraves conflictuelles à son évolution et en mettant au jour la vérité qui a été enfouie au cours de son développement, tel est donc l’objectif programmatique de la psychothérapie psychanalytique, dont l’APPQ fait état sur sa page web. Ce qu’est la psychothérapie psychanalytique ainsi définie relève d’un idéalisme ‘psycho’-thérapique de soigner pour guérir. L’expérience analytique ne fait-elle pas plutôt que fournir un cadre qui permette à celui, à celle, qui entend s’y inscrire d’advenir suivant justement les voies originaires concrètes symptomatiques de son désir. Tant mieux s’il souffre moins, mais là n’est pas le but. À terme cette expérience fait justement choir toute quête de sens supposément enfoui en quelque lieu de l’appareil psychique, rend caduque toute intentionnalité de faire surgir d’un inconscient quelque vérité que ce soit, car ‘la’ vérité – qui n’est pas adequatio rei et intellectus, est incommensurable et indicible. Elle est passée sous la barre du langage.

 

L’expérience analytique du souci de soi révèle plutôt la vanité de tout recours à quelque système que ce soit, métaphysique, religieux, ou idéologique, y compris celui des idéologies scientistes, psychothérapiques de soulagement de souffrance, et le ‘psychanalysme’, pour donner sens à l’existence (Marie, 1989). L’expérience analytique menée au-delà des bienfaits annexes d’une diminution des symptômes de souffrance met à plat cette quête des constructions imaginaires de sens, dont celle dont pourrait se revêtir la psychanalyse elle-même. Pouvoir de la psychanalyse se passer, tout en s’en servant - si tel est le désir du clinicien de reprendre avec d’autres ce traitement du réel hors sens qu’il aura lui-même traversé avec un autre l’ayant déjà traversé - tel serait le terme logique de la cure menant un clinicien à vouloir s’orienter par la psychanalyse. Le semblant pour déconstruire le semblant, car il n’y a pas de méta-langage !

 

Les choses ne sont évidemment pas aussi tranchées. Toute expérience analytique comprend aussi sa part de psy-thérapie par la création de sens, l’historisation des symptômes, l’élaboration sans fin de vérités narratives, la traversée du fantasme originaire pour en déplier les tenants et aboutissants, le passage d’un sentiment d’impuissance à un constat d’impossibilité. C’en est le versant thérapeutique d’allègement, de soin des symptômes de souffrance. L’autre versant de cette expérience analytique du souci de soi apparaît dans la déconsistance progressive de l’Autre en tant que soutien et caution de cette création de sens – il n’y a pas d’Autre de l’Autre - menant alors en ce point d’évidence où se vide le sens à force de s’évider, où le réel de l’existence apparaît sans sens, où ça déserte et dés-être, où la pulsionnalité d’une corporéité du vivant aura rencontré par pure contingence, par simple accident de vie, sans intentionnalité, le langage. Point originaire du désir au coeur-même de l’être-parlant. Ce point originaire sinthomatique ‘parlera’ dès lors par métaphores et métonymies, jamais en-deçà, pour signifier la jouissance et le désir de jouissance. Si la psychothérapie psychodynamique cherche à créer du sens par l’élaboration d’une vérité imaginaire dans l’extraction d’une parole enfouie dans les symptômes de souffrance, l’expérience analytique à terme mettra plutôt à plat cette quête imaginaire de sens, de mises en relation cause-effet fictionnelles, pour toucher le réel hors sens, hors loi, hors rapport sexuel (AMP, 2013).

 

Je grossis donc les traits, pour les mettre en évidence, de cette tension épistémique inscrite dans ce qui m’apparaît être une antonymie : ‘psychothérapie psychanalytique’, voire résistance à l’expérience analytique. Je grossis les traits de ces positions épistémiques à partir de la question qui, in fine, serait de savoir autour de quoi s’articule l’acte du clinicien orienté par la psychanalyse :

. autour du soin au patient ou d’un souci de soi ?

. autour d’une morale programmatique orientée par un objectif de soulagement et de care pour permettre d’établir des liens vivants ou d’une éthique du désir en tant que liberté pour chaque-Un d’inventer de manière extemporanée et contingente sa façon sinthomatique d’habiter le monde pour en jouir ?

. autour de l’idéal d’une ‘psycho’-thérapie de la souffrance symptomatique ou d’un traitement, d’une cure, de l’être et de l’âme ?

. autour d’une mise au jour d’une vérité qui serait dans l’inconscient, insue, mais à extraire des symptômes ou d’une mise à plat de cette idée qu’il y aurait une Vérité n’attendant que d’être révélée ?

. autour d’une activité thérapeutique d’élaboration de sens ou d’un traitement de l’absence de sens, un traitement du réel de l’ab/sens ?

. autour de s’en remettre à l’Autre pour son propre Bien (celui de qui incidemment !) ou de faire déconsister cet Autre pour une assomption de sa propre responsabilité du souci de soi et de la liberté d’être soi ?

Le clinicien orienté par la psychanalyse met en place un cadre qui permette au sujet de ne pas se rassurer de sa complétude moïque imaginaire par la création de sens nouveaux, et dans lequel cadre, par l’acte qu’il y inscrira en tant qu’analyste, puisse advenir la singularité sinthomatique concrète d’un sujet du désir. Mettre en place ce cadre et agir en ce sens garantiront-ils néanmoins qu’une expérience analytique aura lieu ? Pas forcément ! Ce n’est qu’au futur antérieur qu’il pourra être dit qu’il y aura eu, ou pas, analyse par cette expérience.

Tel est le remarquage, 35 ans plus tard, que je souhaitais aussi réinscrire pour marquer le 35e anniversaire de fondation de l’APPQ.

 
 
Notes bibliographiques :

. Allouch, J. (2007). La psychanalyse est-elle un exercice spirituel ? Réponse à Michel Foucault. Paris : EPEL.

. Allouch, J. (2020). Transmaître. Jacques Lacan et son élève hérisson. Paris : EPEL.

. Freud, S. (1923). « Psychanalyse » et « Théorie de la libido », in Résultats, idées, problèmes, II, 1921-1938. Paris : PUF, 1985.

. Association mondiale de psychanalyse (2013). « Un réel pour le XXIe siècle », Scilicet. Paris : École de la Cause freudienne.

[1] Sur les lettres patentes apparaissent cinq noms, ceux des cinq personnes désignées pour faire demande de reconnaissance légale par le gouvernement : Jeanne Beaudry, Michèle Caron, Robert Pelletier, Jean-Claude Valfer et Hubert Van Gijseghem.

[2] Et non pas seulement les psy patentés, question de donner de la voilure au discours de l’analyste dans la Cité.

Robert Pelletier

14 novembre 2020